En s’arrêtant devant la couverture du Gala exposé dans la vitrine, Mila fit le constat habituel : le seul homme qu’elle ait aimé est Sergei Alexandrovitch Komarov.
En tout cas, c’était le seul qui comptait. Sa drogue dure dont elle n’avait jamais décroché. Même s’il y avait eu tous les autres. Des copains de classe et des garçons dans les colonies de vacances. Des inconnus dans la rue et sur les sites de chat. Il y avait eu son patron et son premier mari (qu’elle appelle comme ça même s’ils sont toujours mariés).
Il y avait eu des hommes, des gars et des mecs. Des histoires, des aventures, des flirts, des romances et des liaisons. Des amourettes sans importance et sans lendemain qui, avec du recul, ne semblaient exister qu’au pluriel.
Sergei Komarov lui était toujours resté unique. Le seul vrai homme parmi des fantômes. L’homme vivant parmi des êtres factices, des ombres blafardes, des mannequins de cire. Irréels comme cet amoureux imaginaire qu’elle s’était inventé en sixième pour intriguer ses copines.
Non, Sergei Komarov n’avait jamais eu de rivaux dans son cœur et pour cause. En vrai héros de l’écran, il n’avait pas beaucoup changé au fil des années. La même carrure athlétique, le même sourire désarmant. Le même regard chaud et pénétrant jusqu’à la chair, ce regard qui à la fois vous enveloppe et vous déshabille.
Aujourd’hui l’acteur est dans la force de l’âge, et sa chevelure noire est à peine parsemée de quelques fils d’argent. Juste ses traits sont devenus plus durs et le visage un peu plus écorché par la vie.
Mila se souvenait à peine de sa vie avant lui, inconsciente et confuse. Elle l’avait vu pour la première fois au cinéma quand elle n’avait que dix ans. Il était le prince dans La belle au bois dormant. Le vainqueur et le sauveur. L’homme au baiser réanimateur, le secouriste divin, il apparaissait à la fin pour donner un sens à tout ce qui s’était passé devant ses yeux émerveillés. Dès la première diffusion au petit écran, Mila avait enregistré le film pour revivre encore et encore cette apparition brève mais fulgurante. Très vite c’était devenu une addiction. Des années plus tard elle le repassait encore en boucle, quitte à tenir la chandelle à l’heureuse rivale en nuisette transparente. La jolie dormeuse semblait abandonner à regret son lit princier, et l’unique consolation de Mila était l’âge supposé de cette beauté à l’issue de son sommeil séculaire.
Inévitablement, Sergei Komarov bluffait ses fans à chacune de ses performances. Les metteurs en scène étaient eux aussi impressionnés par ce succès éclatant, ce qui prédestinait son emploi sentimental. Cet acteur était fait pour parler de l’amour et, en excellant dans son propre rôle d’homme qui plait aux femmes, il savait varier les registres. Il était mélancolique en Tristan, rêveur en Lohengrin, fougueux en Romeo et cruel en Adolphe. Son regard expressif lui permettait d’élargir son répertoire grâce aux adaptations des biographies romancées. Il était tendre en Chopin et gentil en Schubert. Les rôles de compositeurs lui avaient ouvert à leur tour un passage vers les films historiques, créant le cadre pour une vraie rupture. A trente-huit ans, s’en était suivi une percée vers des rôles moins subtils et plus terriens. Tout en restant un sex-symbol, Komarov avait viré du jeune premier à l’homme fort et fier de l’être. Un homme instinctif, sauvage et rebelle au visage un peu brut et patiné. Bref, un vrai moujik. Son premier rôle à contre-emploi avait été celui de Stenka Razine.
Le plus célèbre des cosaques de Don connu pour ses carnages et ses débauches n’y allait pas par quatre chemins avec la gent féminine. Fidèle à la tradition folklorique, le film racontait la fameuse histoire de son mariage avec une princesse perse. Après une nuit trop arrosée, exposant son torse hâlé à bord de son bateau légendaire, le leader des corsaires écoutait grogner ses hommes abandonnés « pour une gonzesse ». Ces propos à peine prononcés, il soulevait dans ses bras puissants la fiancée morte de trouille et la jetait par-dessus bord dans les eaux troubles de
La simplicité épique de cette séquence nuptiale n’avait pas seulement redoublé l’admiration des femmes pour Sergei Komarov mais lui avait aussi apporté le respect de la part des hommes, ce respect auquel il n’avait pas eu droit en jouant des rôles plus raffinés. Désormais, les aventuriers libertaires, les mutinés intrépides, les partisans baroudeurs et autres leaders de masses populaires se multipliaient dans son répertoire. C’est surtout grâce à ces personnages hauts en couleur que Sergei Komarov arborait avec beaucoup de dignité son nouveau titre d’« artiste du Peuple de Russie ».
Toujours dans la même veine historique, très demandée depuis un certain temps, l’épopée Les années fastes devait couronner sa carrière cinématographique. Pour la première fois de sa vie on décidait de lui confier le rôle d’un chef d’Etat. Endurci et enhardi par ses nouvelles expériences, le tsarévitch semblait enfin prêt à assumer des responsabilités de tsar.
***
Valentin Mayakovitch, directeur de la maison de production
« Il était largement temps de revisiter la grande époque de la construction de l’Union Soviétique, cette fois sans honte pour nos faiblesses mais avec une fierté de notre force », affirmait un journaliste connu pour la fréquence de ses apparitions télévisées.
« Après toutes les révélations de ces vingt dernières années, comment peut-on oser appeler Les années fastes la période la plus sombre de notre histoire, les années des purges staliniennes ? » répliquait un autre journaliste connu pour la fréquence de ses procès.
« Quel bon coup de marketing de commencer le tournage le 6 juin 2006, se disait Mayakovitch. 666, le chiffre du diable ! Heureusement que j’y ai pensé. Maintenant tous les détracteurs reparleront d’Antéchrist et le projet aura encore plus de résonance. Après tout, le plus important est de provoquer une réaction, qu’elle soit positive ou négative. Tout ce qui peut alimenter la polémique. Certes, la controverse présente ses dangers mais c’est aussi la meilleure pub qui existe ».
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